Depuis plusieurs semaines, les références au géographe belge Georges Weis et à son ouvrage Le pays d’Uvira alimentent les débats autour de l’histoire du peuplement du Sud-Kivu, particulièrement sur la question des populations désignées aujourd’hui sous le terme de « Banyamulenge ».
Dans un texte signé par le professeur Blaise ECA Wa LWENGA, avocat à la Cour, l’auteur entend apporter des précisions sur ce que Georges Weis écrit réellement dans son ouvrage et sur la manière dont certaines de ses conclusions sont aujourd’hui interprétées.
Selon Blaise ECA Wa LWENGA, Le pays d’Uvira, sous-titré Étude de géographie régionale sur la bordure occidentale du lac Tanganika, est un mémoire présenté par Georges Weis à l’Académie des sciences coloniales le 12 juillet 1958, avant sa publication à Bruxelles en 1959.
L’auteur souligne ainsi que l’ouvrage ne constitue pas un témoignage rédigé en 1881. Les recherches de Georges Weis sur le terrain auraient été menées plusieurs décennies plus tard, entre 1956 et 1959.
Cette distinction est importante, estime-t-il, car certaines références à l’ouvrage pourraient laisser entendre que Georges Weis aurait lui-même constaté la présence de certaines populations à Uvira en 1881.
Le texte relève un autre élément présenté comme essentiel : dans Le pays d’Uvira, Georges Weis ne ferait pas usage du terme « Banyamulenge » pour désigner les populations rwandaises installées dans le territoire d’Uvira.
D’après l’analyse de Blaise ECA Wa LWENGA, le géographe emploie plutôt les termes « Ruanda » et « Ruandais ».
Le texte cite notamment un passage dans lequel Weis évoque l’arrivée de familles de pasteurs tutsi ayant quitté le Rwanda et traversé la Ruzizi avant de s’installer dans différentes localités du territoire d’Uvira.
Le document rappelle également que Weis écrit, à propos de Galye, que le premier « Ruanda » serait arrivé en 1881, suivi d’autres personnes en 1884. Cependant, selon Blaise ECA Wa LWENGA, ces dates provenaient des déclarations des personnes interrogées par le géographe et ne reposaient pas, dans l’ouvrage, sur une documentation écrite permettant de les confirmer.
L’un des principaux arguments développés dans le texte concerne la méthode utilisée par Georges Weis.
Selon Blaise ECA Wa LWENGA, les informations relatives à l’arrivée des « Ruanda » dans le territoire d’Uvira provenaient essentiellement des enquêtes de terrain et des témoignages recueillis auprès des populations rencontrées.
Il estime que ces sources orales doivent être considérées avec prudence, notamment parce que les enquêtes étaient réalisées en français alors que les populations locales parlaient différentes langues.
Le texte souligne également que Georges Weis reconnaissait lui-même les limites de la documentation disponible à l’époque, notamment l’insuffisance des cartes et des données statistiques concernant certaines zones étudiées
Selon son auteur, il serait inexact d’affirmer que Georges Weis a lui-même établi que les « Ruanda » étaient installés à Uvira depuis 1881.
Il serait plus exact, d’après cette analyse, de dire que des personnes interrogées par Georges Weis lui ont déclaré être arrivées dans la région à différentes dates, notamment en 1881, 1884, 1930, 1939, 1940, 1949, 1950 ou 1954.
L’auteur cite notamment le cas du village de Galye, où plusieurs personnes auraient donné des dates différentes concernant leur arrivée. Il en conclut que Georges Weis rapportait les témoignages recueillis sans pouvoir nécessairement en vérifier l’exactitude historique.
Une distinction entre « Ruanda » et populations congolaises
Dans son analyse, Blaise ECA Wa LWENGA affirme également que Georges Weis établissait une distinction entre les populations originaires du Rwanda qu’il appelait « Ruanda » ou « Ruandais » et les populations qu’il considérait comme congolaises.
Parmi ces dernières, l’ouvrage cite notamment les Vira, les Nyindu, les Fuliro, les Bembe et les Rega.Le texte rappelle plusieurs passages dans lesquels Georges Weis oppose les populations rwandaises aux populations qu’il qualifie de congolaises, notamment lorsqu’il décrit l’ancienneté de l’implantation de ces dernières dans certaines zones du territoire d’Uvira.
L’auteur du texte met enfin en avant des documents administratifs coloniaux, notamment un recensement des tribus indigènes du district du Kivu datant de 1908-1909.
Selon lui, ce document mentionnerait plusieurs groupes ethniques présents dans le district à cette époque, mais ne ferait pas apparaître le terme « Banyamulenge ».
Il en déduit que les sources écrites et les sources orales ne donnent pas nécessairement les mêmes indications sur l’histoire du peuplement de la région.
Cette interprétation constitue toutefois le point de vue développé dans le texte de Blaise ECA Wa LWENGA et ne dispense pas, pour une étude historique complète, d’examiner directement les archives et les travaux historiques concernés.
Au terme de son analyse, Blaise ECA Wa LWENGA retient principalement deux éléments:
Premièrement, il estime que Georges Weis distinguait, dans Le pays d’Uvira, les populations qu’il appelait « Ruanda » ou « Ruandais » des populations qu’il qualifiait de congolaises.
Deuxièmement, il considère que la date de 1881 ne constitue pas une date établie directement par Georges Weis sur la base d’une preuve documentaire, mais une information recueillie auprès de personnes interrogées lors de ses enquêtes de terrain.
Le texte conclut ainsi que les écrits de Georges Weis doivent être replacés dans leur contexte, en tenant compte à la fois de la période de ses recherches, de la nature de ses sources et des limites documentaires qu’il reconnaissait lui-même.
Lubunga lavoix
