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RDC: le pays d’Uvira: que dit exactement GEORGES WEIS au sujet des »banyamulenge »? Par prof Blaise ECA WA LWENGA

Par Red.fizinews
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Depuis quelques semaines, plusieurs intervenants se succèdent sur les chaînes de télévision à Kinshasa et ailleurs pour attribuer au Belge Georges WEIS des affirmations discutables concernant l’existence des « Banyamulenge » en 1881, au Sud-Kivu.
Parmi ces intervenants figurent notamment les « gardiens du temple », Azarias Ruberwa et Moïse Nyarugabo.

Plus surprenant encore, Monsieur Philippe Undji. Tous ont rivalisé d’éloquence en citant Georges WEIS.
Mais que dit exactement Georges WEIS au sujet des « Banyamulenge » ? Examinons le contexte et le contenu de son ouvrage.

SUR LE CONTEXTE
Le livre « Le pays d’Uvira », avec pour sous-titre « Étude de géographie régionale sur la bordure occidentale du lac Tanganika », est en réalité un mémoire défendu par le géographe Georges WEIS à l’Académie des sciences coloniales, lors de la séance du 12 juillet 1958, et publié en 1959 à Bruxelles, aux imprimeries J. DUCULOT SA GEMBLOUX.

L’ouvrage compte environ 327 pages, annexes comprises. Il est subdivisé en deux parties, respectivement intitulées « La Montagne » et « Le pays des Vira ».
Une première vérité doit ici être rétablie : il ne s’agit pas d’un ouvrage publié en 1881. Autrement dit, l’auteur ne rapporte pas dans son ouvrage des faits qu’il aurait constatés dans le territoire d’Uvira en 1881.

Il écrit plutôt ce qu’il a constaté entre 1956 et 1959, au cours de ses recherches sur le terrain. Cette précision est importante, puisque ceux qui citent l’auteur créent intentionnellement une confusion, laissant croire à ceux qui n’ont pas encore lu cet ouvrage soit qu’il aurait été publié en 1881, soit que l’auteur aurait constaté ce qu’il a écrit en 1881.
On retiendra donc que les constatations géographiques de Georges WEIS datent de 1956 à 1959, soit quatre ans seulement avant l’indépendance du Congo.
Or, personne n’a contesté le fait que certaines populations rwandaises, Hutu et Tutsi, soient arrivées au Congo avant l’indépendance, puisque les archives coloniales prouvent que la Mission d’Immigration des Banyarwanda (MIB) a eu lieu entre 1937 et 1959. Celle-ci a permis l’arrivée au Congo belge de Rwandais destinés à répondre aux besoins de main-d’œuvre dans les grandes plantations et les mines congolaises de l’Est.
Cette immigration répondait également à un besoin démographique au Rwanda, pays qui connaissait déjà, à cette époque, une très forte densité de population.

SUR LE PEUPLEMENT DU PAYS D’UVIRA ET L’ARRIVÉE DES RUANDA

WEIS distingue le peuplement ancien de ce qu’il appelle l’histoire récente.
Dans le peuplement ancien, abordé aux pages 141 à 145, l’auteur mentionne le peuplement pré-vira, composé des Twa pygmoïdes qui auraient parcouru le sud de l’Itombwe avant l’arrivée des Vira. Ils appartiendraient à une civilisation néolithique pré-bantoue.
Leur migration se serait poursuivie pendant un siècle à partir de 1650. Ils auraient été suivis par les Soba, pêcheurs.
Ensuite sont arrivés, dans le cadre du peuplement ancien, les Vira, aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles. Suivent les Fuliro, les Bongo — ou Shi — et les Rundi au XIXᵉ siècle.
Quant à l’histoire récente, où l’auteur situe les Ruanda, WEIS écrit que :

« Peu avant 1900, quelques familles de pasteurs Tutsi, fuyant le Ruanda, traversèrent la Ruzizi, pénétrèrent au Congo belge et se fixèrent en premier lieu à Lemera, dans la chefferie des Fulero ; les descendants de ces émigrés gagnèrent la chefferie des Vira et y fondèrent les villages de Galye, Munanira, Kishembwe et Kalonge Kataka, au-dessus des derniers villages Vira.»

L’auteur précise également que « l’implantation est récente » et indique que le premier Ruanda serait arrivé à Galye en 1881, suivi par un homme et deux femmes en 1884.
WEIS ajoute que les Ruanda se sont superposés à une souche Vira beaucoup plus ancienne.
Il présente ensuite les résultats d’une enquête menée auprès des habitants de Galye, indiquant notamment que, sur 73 hommes et 84 femmes interrogés, certains étaient nés au village, tandis que d’autres y étaient arrivés à différentes périodes : avant 1930, entre 1930 et 1939, entre 1940 et 1949, puis entre 1950 et 1954.
L’auteur conclut que le tiers des habitants était né au village.

Il convient toutefois de souligner que les dates d’arrivée des Ruanda sont données à WEIS par les Ruanda eux-mêmes.
À part leurs déclarations, WEIS ne cite aucune source écrite concernant leur arrivée dans le pays d’Uvira.

Une autre précision importante doit être apportée : WEIS ne mentionne nulle part dans son ouvrage la présence, dans le territoire d’Uvira ou au Congo, d’une population humaine appelée « Banyamulenge ».
Au contraire, l’auteur utilise deux appellations pour désigner les populations rwandaises installées au Sud-Kivu, dans le territoire d’Uvira : tantôt « Ruanda », tantôt « Ruandais », afin de distinguer ces populations en fonction de leur arrivée alléguée au Congo.
WEIS écrit notamment :
« Le peuple que nous appelons “ruandais” est directement originaire du Ruanda et non du clan des Ruanda qui en émigra au début du siècle vers l’Itombwe. »
WEIS situe donc lui-même l’émigration des Ruanda vers le Congo au début du siècle. Puisque son ouvrage a été publié en 1959, le début du siècle dont parle l’auteur correspond au XXᵉ siècle, et non au XIXᵉ siècle, soit 1881.

Il serait donc, selon l’auteur du présent texte, plus scientifiquement soutenable de fixer l’arrivée des Ruanda vers 1937, dans le cadre de l’opération de la Mission d’immigration des Banyarwanda au Congo belge.

Cette date serait la seule scientifiquement documentée, car les études ethnologiques des auteurs belges ainsi que l’administration coloniale belge elle-même ne renseigneraient pas, avant cette période, la présence des ethnies Hutu et Tutsi en général, et des « Banyamulenge » en particulier, au Kivu.
À ce sujet, le texte renvoie notamment au document intitulé « District du Kivu. Liste des tribus indigènes recensées 1908-1909 », publié par le ministère des Colonies le 15 décembre 1909 à Bruxelles par Monsieur A. de Winne, directeur des affaires indigènes, sous le numéro 184/Ki/1909.
Selon ce document, dix tribus étaient recensées dans le district du Kivu à cette époque : les Warega ou Barega, les Bashi, les Bahavu, les Bahunde, les Banande, les Banyanga, les Batembo, les Bariva, les Bafuliro et les Babembe.

LA DISTINCTION ENTRE LES RUANDA ET LES CONGOLAIS
Une autre vérité importante mérite d’être soulignée.

WEIS établit une distinction entre les populations du pays d’Uvira : d’un côté, les populations originaires du Rwanda qu’il appelle « Ruanda et Ruandais », et de l’autre, les Congolais.
Selon l’auteur, les Ruanda et les Ruandais ne sont donc pas des Congolais, puisque les populations qu’il qualifie de Congolais sont plus anciennes.
Ces Congolais sont principalement les Vira, Nyindu, Fuliro, Bembe et Rega.
WEIS l’écrit notamment lorsqu’il décrit les villages de la frontière occidentale de la chefferie des Vira :

« Les Congolais viennent de la chefferie des Fulero, des territoires voisins de Mwenga pour les Nyiuntu et de Fizi pour les Bembe. »
À plusieurs reprises, WEIS établit cette distinction entre les populations rwandaises et les Congolais.

Il écrit encore au sujet des Ruanda qu’ils sont :

« Réfractaires à l’impôt et au recensement, destructeurs de la forêt d’altitude, menaçant de dominer les peuples Congolais […] et de les soustraire à l’influence européenne. »
Il ajoute également :
« Les Ruanda qui trouvèrent vide cette zone immense […] propice à l’élevage, ont construit leurs villages le moins haut possible au contact des Congolais établis depuis longtemps sur le versant du lac. »

LES SOURCES UTILISÉES PAR GEORGES WEIS

Une précision
méthodologique est également importante.
WEIS recourt aux enquêtes de terrain. Il interroge les populations qu’il rencontre et consigne leurs réponses. Ses sources sont donc principalement orales.
Dans les deux premiers chapitres consacrés au peuplement du pays d’Uvira — « L’étagement de contrastes régionaux » et « Tentatives d’explication du peuplement contrasté », couvrant les pages 110 à 152 — WEIS ne cite aucun ouvrage de l’époque coloniale ni aucune archive coloniale pour étayer ses affirmations concernant la date d’arrivée des Ruanda dans le territoire d’Uvira.

Le texte estime donc que, scientifiquement, les sources orales doivent être considérées avec beaucoup de réserves.
En effet, WEIS ne menait pas ses enquêtes dans les langues locales mais en français, probablement avec l’aide d’un interprète. Or, le travail d’interprétation peut entraîner des résumés, des omissions ou des incompréhensions entre le chercheur et les personnes interrogées.

Le texte souligne également qu’avant l’indépendance du Congo, très peu de Congolais parlaient français et suppose que WEIS ne maîtrisait probablement pas suffisamment le swahili, le kibembe, le kifuliiru, le kirega, le kinyindu ou le kinyarwanda pour communiquer directement avec toutes les populations locales.

Le texte conclut ainsi que « Le pays d’Uvira » est un travail élaboré essentiellement à partir de sources orales et des constatations géographiques physiques de l’auteur, et non à partir de sources écrites.
WEIS lui-même reconnaît les difficultés rencontrées dans son travail et écrit notamment que la chefferie des Vira était encore mal connue, à peine explorée, dépourvue de carte valable et insuffisamment recensée.

Il explique également que, faute de documentation cartographique et statistique suffisante, le chercheur était obligé de constituer lui-même une grande partie de sa documentation.

Le crédit scientifique à accorder aux sources orales, notamment aux réponses données par les Ruanda eux-mêmes concernant leur date d’arrivée dans le territoire d’Uvira, serait donc, selon ce texte, relatif.
Chaque personne interrogée pouvait donner une date différente pour justifier l’ancienneté de son séjour dans le territoire d’Uvira.

WEIS ne pouvait, dans ces conditions, ni confirmer ni infirmer les dates communiquées par les populations rwandaises rencontrées en 1956.
La meilleure illustration de cette incertitude est, selon le texte, le cas du village de Galye : les personnes interrogées par WEIS lui ont donné des dates différentes concernant leur arrivée sur place : 1881, 1884, 1930, 1939, 1940, 1949, 1950 et 1954.

CONCLUSION

En conclusion, le texte retient deux éléments présentés comme indiscutables concernant Georges WEIS.

Premièrement, les Ruanda et Ruandais qu’il a rencontrés au Congo n’étaient pas, selon son ouvrage, considérés comme des Congolais, puisque les Congolais étaient présentés comme plus anciens dans le territoire d’Uvira.

WEIS établissait donc une distinction entre les populations originaires du Rwanda et les populations congolaises.

Le texte affirme ainsi que c’est à tort que certains acteurs du Rassemblement congolais pour la démocratie chercheraient à trouver, dans les écrits de Georges WEIS, une preuve de la « congolité » des « Banyamulenge », d’autant plus que l’auteur ne mentionnerait jamais les « Banyamulenge » dans son ouvrage.
Le texte soutient au contraire que WEIS considérait les Ruanda et Ruandais comme étrangers au sol congolais.

Il relie ensuite cette question aux ordonnances-lois dites Bisengimana, adoptées en 1971 et 1972, qui auraient accordé collectivement la nationalité congolaise aux populations concernées.

Deuxièmement, lorsque WEIS consigne que l’arrivée des Ruanda — qu’il distingue des « Banyamulenge » — dans le territoire d’Uvira se situerait en 1881, le texte soutient qu’il ne fait en réalité que rapporter les propos des personnes interrogées.
Autrement dit, ce sont les Ruanda eux-mêmes qui lui auraient déclaré être arrivés à cette date.

Le texte affirme toutefois que certaines sources écrites, notamment les publications d’ethnologues, d’anthropologues et de sociologues belges ainsi que les archives coloniales, contrediraient cette affirmation.
Il accorde donc davantage de poids scientifique aux sources écrites, en particulier au recensement de 1908-1909, qui, selon le texte, ne mentionnerait ni la présence ni l’existence d’une tribu « Banyamulenge » dans le district du Kivu à cette époque.

Enfin, concernant la date de 1881, le texte estime que celle-ci donnerait à tort l’impression que les Ruanda seraient arrivés au Congo avant la création de l’État indépendant du Congo.

Il s’appuie notamment sur un passage de WEIS relatif aux conséquences des razzias arabes dans la région d’Uvira, où l’auteur écrit :

« Avant l’arrivée des Ruanda et des Européens, la région d’Uvira vécut un épisode particulier de son histoire, la colonisation arabe. »
Le texte rappelle que les razzias arabes ont eu lieu au XIXᵉ siècle et que la guerre entre les forces arabes et européennes s’est déroulée de mai 1892 à janvier 1894.

Il en déduit que, si les Ruanda n’étaient pas encore présents à Uvira à l’époque des razzias arabes, l’affirmation selon laquelle ils seraient arrivés au Congo en 1881 — avant même la création de l’État indépendant du Congo — serait contestable.

 

La Rédaction 

 

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